Kunduz ….. + Edit

Vendredi soir, j’étais de garde dans ma petite réa de périphérie. On a fait quelques entrées, des personnes âgées, fragiles, qui avaient besoin de soins intensifs. On a fait notre boulot dans une bonne ambiance, avec évidemment quelques sourcils froncés à cause de nos « problèmes » quotidiens. Manque de personnel, direction peu accessible, manque de moyens matériels, la routien, la France.

Et puis, en sortant, j’ai appris la nouvelle. Quelques milliers de kilomètres plus loin, l’hôpital MSF de Kunduz avait été bombardé par les américains. Une bavure.

J’ai eu le privilège d’y passer quelques semaines il y a presque trois ans, et j’en garde un souvenir vivace et marqué. Un petit hôpital baigné de soleil, qui prenait en charge les victimes de traumatismes liés ou non au conflit.

Une douceur ambiante, un calme étonnant dans ce contexte. Un personnel souriant et travailleur. Des sourires échangés. Des situations si dramatiques, avec tellement de difficultés à les gérer sur place, avec si peu.

Quand je suis partie en Afghanistan, toute ma famille a eu si peur pour moi. Je partais chez les sauvages talibans qui provoquaient des attentats suicides et lapidaient leur femme après tout. En plus, je devais porter ce foulard si symbolique et me cacher, ne pas rire trop fort, ne pas courir, rester discrète en toutes circonstances. C’est avec beaucoup d’appréhension que j’avais commencé ma mission là-bas, en tant que jeune femme médecin. Et puis j’ai rencontré les afghans. Ce peuple si digne, si courageux, si optimiste. Si respectueux envers nous, pour peu que l’on respecte leur culture et leur tradition.

J’ai eu la chance de former et de travailler avec une jeune équipe de médecins tout juste sortis du nid, plein d’espoir, si fiers de leur travail. Si haineux de toute forme de violence, bien que n’ayant connu que cela.

Le Dr Osmani était mon ami, c’était un jeune homme souriant qui était pour moi le symbole de ce « nouvel Afghanistan », jeune, dynamique, fier et pétillant. Il m’accueillait tous les jours avec une tasse de thé, afin de me présenter les patients, de me demander mon avis sur telle ou telle prise en charge, et d’échanger tout simplement sur ses joies, ses peines. Il avait eu la joie immense d’être fiancé à une de ses petites cousines pendant mon séjour là-bas, et nous avions fêté dignement cet évènement, avec un buffet de fruits, de noix de cajou et des litres de thé au gingembre.

Le Dr Osmani, comme 20 autres personnes, a été tué vendredi pendant sa garde de réanimation. Il venait de passer une semaine éprouvante à accueillir des centaines de blessés civils, victimes des combats qui font actuellement rage dans le Nord afghan. Le tout sans se plaindre évidemment, ni compter ses heures, malgré les difficultés immenses qui étaient celles de cet hôpital. La toute petite réanimation a été bombardée pendant une heure et demi, brûlant et tuant tous les soignants et les patients qui y étaient enfermés. L’hôpital n’est plus qu’un tas de cendres. Tout ça à cause d’une « erreur » des forces armées de la coalition.

Alors depuis deux jours, mon cœur pleure, et les larmes ne quittent plus mes yeux. Car si pour tous, ce n’est qu’un évènement triste mais lointain, pour moi, Kunduz, c’était tellement plus. C’était la rose qui poussait en plein désert, l’espoir, et la preuve que l’humanité et la neutralité pouvaient avoir leur place dans ce monde dont je n’arrive plus à comprendre le sens.

Alors, bien que les médias aient déjà mis Kunduz aux oubliettes, merci d’avoir aujourd’hui une pensée pour le Dr Osmani, et tous les enfants, patients, et soignants dévoués qui ont été victimes de ce crime de guerre si peu relayé…

Quant à moi, je ne verrai plus jamais une garde « difficile » ici de la même manière .

Merci pour vos pensées.

Édit:
Un grand merci à toutes pour vos jolis mots… Mettre des mots sur mes ressentis et lire vos doux messages m’a fait le plus grand bien.
Par ailleurs, je constate que je reste une grande idéaliste, ayant cru cette histoire de bavure, d’erreur. Il s’avère que l’hôpital a été bombardé volontairement, car les US et le gouvernement afghan nous reprochent notre neutralité et le fait de soigner également des civils talibans en dehors de toute prise de position. Donc, l’hôpital a été éliminé, fin de l’histoire…
http://www.liberation.fr/debats/2015/10/05/afghanistan-pourquoi-les-humanitaires-sont-une-cible-de-l-armee-americaine_1397491?utm_campaign=Echobox&utm_medium=Social&utm_source=Facebook

Doctor Ehsan Osmani, 25, worked in the intensive care unit.